PRÉFACE

 

Voici déjà un premier ouvrage d’histoire sur le mouvement des sans-papiers qui a commencé le 18 mars 1996. Mohsen DRIDI a suivi de l’intérieur ce mouvement, d’abord en participant au soutien des sans-papiers de Saint-bernard, puis en s’associant à la fondation et au développement du Troisième Collectif des Sans-Papiers de Paris. Il nous apporte donc la vision d’un militant, qui partage pleinement les objectifs du mouvement, qui prend part à ses débats, qui s’implique personnellement dans son action. Seule une vision interne pouvait effectivement permettre une compréhension aussi fine d’un mouvement particulièrement complexe.

Mais Mohsen DRIDI a su prendre du recul et faire œuvre d’historien ; c’est en cela surtout que sa contribution sera précieuse pour tous les acteurs du mouvement et, d’une façon plus générale, pour tous ceux qui sympathisent avec lui et s’intéressent à son sort. Mohsen DRIDI a d’abord accompli un travail considérable de collecte de l’information. Des données dispersées à l’extrême dans la presse, les tracts, les brochures consacrées à la lutte, se trouvent ici rassemblées, classées, évaluées.

Les journalistes et les chercheurs qui étudieront cette lutte gagneront, grâce à Mohsen DRIDI, un temps précieux. Mais Mohsen DRIDI ne s’en est pas tenu à une simple compilation des faits. Il a réfléchi sur le mouvement, sur ses causes, sur ses difficultés, sur ses contradictions et les observations qu’il nous propose en la matière sont particulièrement éclairantes. Pour ma part, j’ai apprécié ses réflexions sur le problème de l’autonomie des collectifs, ainsi que celles qui concernent les hésitations, les scrupules et les arrière-pensées à l’œuvre dans le mouvement de soutien.

Mohsen DRIDI une vue optimiste du mouvement : non pas tant quant à ses résultats éventuels en matière de régularisation – il met bien en lumière les raisons variées qui expliquent l’obstination gouvernementale à refuser les papiers – que quant à la richesse de ses potentialités en vue des luttes futures. Le mouvement a, de fait, mis en évidence la capacité d’auto-organisation des plus précaires parmi les précaires, des plus exclus parmi les exclus : grande leçon pour tous ! Il a de même fait apparaître de nouvelles conceptions et de nouvelles pratiques en matière de solidarité. Pour cette double raison, il marquera une date dans les luttes sociales en France.

Il est à souhaiter que Mohsen DRIDI continue et étende son travail d’enquête et de réflexion. D’abord, une actualisation serait utile, puisque à travers bien des difficultés, le mouvement continue jusqu’à aujourd’hui. En second lieu, on souhaiterait que Mohsen DRIDI s’intéresse aussi aux contradictions spécifiques du mouvement, et aux conflits récurrents dans les collectifs qui le composent : conflits entre les nationalités ; conflits entre les sans-papiers qui luttent pour la régularisation globale et ceux qui combattent avant tout pour leur propre régularisation ; conflit entre « les actifs », qui prennent leur part des luttes, et les « passifs », qui se bornent à déposer un dossier. Les antagonismes pèsent lourd dans le cours de la lutte ; c’est donc faire œuvre utile que de les mettre au jour et de les soumettre au débat.

Merci donc à Mohsen DRIDI pour ce beau travail, et bon courage pour lui donner la suite et les prolongements qu’il mérite.

Emmanuel TERRAY  (*)

 

(*) Emmanuel TERRAY, né en 1935, professeur à l’EHESS, est philosophe et antropologue, auteur de plusieurs ouvrages dont la politique dans la caserne aux éditions du Seuil, 1990. Emmanuel TERRAY fait partie du Troisième Collectif des Sans-Papiers de Paris.

Retour à l'accueil