CHAPITRE II

LES CARACTERISTIQUES DE LA LUTTE DES SANS PAPIERS EN 1996

1 - le contexte dans lequel éclatent les luttes    ............................    p 18

1.1 montée de la xénophobie et durcissement de l’arsenal législatif ......    p 18
1.2 une volonté de résistance    ........................................................................    p 19

2 - les acteurs de la mobilisation et leurs revendications    .............    p 20

2.1 les principaux pôles de mobilisation    .......................................................    p 21
2.2 les trois phases du mouvement des sans papiers    ...............................    p 28
    a/ de St-Ambroise à St-Bernard : l’extension du mouvement
    b/ l’été des sans papiers : chronique d’une expulsion annoncée
    c/ la recherche d’un second souffle

2.3 autonomie et coordination du mouvement    .............................    p 32
    a/ de l’autonomie ou l’auto organisation
    b/ de la coordination régionale à la coordination nationale
    c/ coordination des actions ou coordination politique

2.4 revendications des collectifs de sans papiers et stratégies de négociations    ......    p 36
    a/ quelle régularisation sur quels critères
    b/ régularisation sur la base de critères ou cas par cas
    c/ débat sur la fermeture des frontières
    d/ quelles négociations et avec qui ?
 

CHAPITRE II


LES CARACTÉRISTIQUES DE LA LUTTE DES “ SANS PAPIERS ” EN 1996


1. LE CONTEXTE DANS LEQUEL ÉCLATENT LES LUTTES DES “ SANS PAPIERS ” EN 1996

Comme on l’a vu dans le chapitre précédent, les mots de “ clandestins ”, de “ sans papiers ”, “ d’illégaux ”... sont des signifiants d’usage relativement récent. Avant 1973 on parlait “ d’introduits ” (préalablement par l’Office National d’Immigration (ONI) ou de “ régularisés à posteriori ”. Le vocabulaire change avec les lois et surtout en fonction du contexte. Dans les années 70 on a tenté de freiner l’immigration par la notion d’opposabilité de l’emploi. Dans les années 80 c’est la notion de régularité du séjour qui va intervenir. Pour autant, les sources qui produisent les mouvements migratoires n’étant pas taries, “ qu’on le veuille ou non, il y aura encore et toujours des flux migratoires, les uns souhaités et suscités par les pays industriels, les autres subis ”. (J.P. Alaux.).
Le ralentissement des entrées de travailleurs dans les années 70 et 80 a favorisé les regroupements familiaux. Dans les années 90, le durcissement de la législation est à l’origine des sans papiers d’aujourd’hui. Hier comme aujourd’hui, les situations de détresse créées par les différentes lois entraînent des luttes de grande ampleur.

1.1 MONTÉE DE LA XÉNOPHOBIE ET DURCISSEMENT DE L’ARSENAL LÉGISLATIF

* Si depuis 1974, date de l’arrêt officiel de l’immigration, le contrôle de l’immigration est de plus en plus strict,  “ depuis dix ans, une multiplicité de mesures législatives et réglementaires, d’accords internationaux et de pratiques administratives ont transformé l’accès au territoire français en un véritable parcours d’obstacles ” (ANAFE. 1995).


Aujourd’hui, dans un document intitulé “ réformer la France ” (janvier 1997) le gouvernement explique, à qui veut l’entendre, qu’il a “ doublé le nombre de reconduites à la frontière en 1996 par rapport à 1995, et même baisser du tiers le nombre d’admission au regroupement familial par rapport à 1994 ”. Ces résultats sont exhibés comme autant de réussites.


* Par ailleurs dans son rapport remis au Premier Ministre, la Commission Consultative des Droits de l’Homme constate “ la recrudescence en 1995 des actes de violences et d’intimidation à caractère raciste.... ”.


* Certaines enquêtes et sondages réalisés dans le monde du travail ont mis au jour le développement inquiétant des idées xénophobes ouvertement exprimées, ainsi que la banalisation de l’idée de “ préférence nationale ”. La montée du Front National dans les élections et ses tentatives d’implantation dans le monde du travail par la promotion d’un syndicalisme à connotation nationaliste (transport, police, gardiens de prison...) sont des indicateurs très éloquents.


* De même on constate que dans un certains nombre d’administration (postes, ASSEDIC, hôpitaux, bureaux des écoles...) s’est développé ces dernières années tout un climat de suspicion à l’égard des immigrés et de délation de la part de fonctionnaires zélés contre les sans papiers.

 

1.2  UNE  VOLONTÉ DE RÉSISTANCE A L’EXCLUSION


Depuis les années 70 de nombreuses et importantes mobilisations pour l’égalité des droits ont été menées par les immigrés et le mouvement démocratique en France. Même si le chapitre qui a précédé n’en fait pas état, elles ont en fait accompagné les luttes des sans papiers pour la régularisation. Les une et les autre s’alimentent et se renforcent mutuellement. 


- Ainsi, en 1972-73, il nous faut rappeler les grandes luttes dans les entreprises (Pénnaroya, Girostel, les Câbles de Lyon...) qui ont été très souvent le fait de travailleurs sans papiers. 


- Dans la même période les mobilisations contre les violences et assassinats racistes, avec comme point culminant la grève générale des immigrés en décembre 73. 


- Quelques temps après, en 1975 va aussi démarrer un extraordinaire mouvement de lutte pour le logement dans les foyers (Sonacotra, Adef ...) qui a durée jusqu’en 1979. 


- A partir de 1979, prenant le relais, ce sera au tour des mobilisations contre les lois Barre-Bonnet-Stoléru et, dans les années qui suivent, contre la multiplication des expulsions touchant les jeunes issus de l’immigration (1980).

C’est ce qui explique les mobilisations et les grèves de la faim de jeunes, notamment dans la région Lyonnaise, jusqu’à la première grande Marche en 1983.


- Cette Marche de 1983, baptisée la “ Marche des Beurs ” sera en fait suivie par d’importants mouvements dans les banlieues des grandes villes, contre les assassinats de jeunes, les violences policières, la double-peine, la justice à deux vitesses ...etc. Deux autres Marches ont suivi en 1984 avec “ Convergence 84 ” et en 1985 la Marche pour les “ Droits civiques ”, suivies d’un mouvement pour une “ nouvelle citoyenneté ” avec l’organisation des “ Etats généraux de l’immigration ” par l’association “ Mémoire Fertile ”. C’est aussi au cours de cette même période que va se constituer SOS-Racisme (en fait à l’arrivée de Convergence 84 à Paris).


- C’est surtout à partir de la loi Pasqua 1, en 1986, que va s’enclencher un mouvement de protestations qui va justement s’étaler jusqu’au milieu des années 90. Cela n’empêchera pas la droite de continuer sa politique répressive à partir de 1993 avec la loi Pasqua II, la refonte du Code de la Nationalité, du droit d’asile ...etc. Cette période va aussi correspondre à un phénomène nouveau : autour de la notion d’intégration, initiée au début des années 80 sous la gauche, on assiste au développement d’une nouvelle mouvance anti-raciste et à un dessaisissement (à moins que ce soit une dépossession) des associations issues de l’immigration.


***


A chaque mouvement de mobilisation d’immigrés et à plus forte raison de sans papiers, des voix s’élèvent pour fustiger et dénoncer les “ manipulations ” dont sont l’objet ces derniers.


Le mouvement qui a débuté le 18 mars 96 n’a pas dérogé à la règle. Sauf que cette fois-ci, malgré la polémique engagée par la hiérarchie de l’église, quelque chose s’est produit, et une partie de l’opinion a fini par s’interroger sur les raisons profondes de ce conflit, faisant passer au second plan la polémique. On ne condamne plus, à priori, les immigrés, fussent-ils des “ clandestins ” (selon la terminologie officielle). L’opinion cherche à comprendre. D’autant qu’elle découvre que ces fameux “ clandestins ” sont finalement des hommes, des femmes, des enfants “ comme tout le monde ” et qui de surcroît ont le courage de s’exposer publiquement. Il est vrai que cette opinion, combien même traversée et “ travaillée ” par certaines idéologies xénophobes, sort à peine d’un grand mouvement social de défiance vis à vis du pouvoir (novembre et décembre 95) qui a laissé des traces. Une grande partie de cette opinion, en particulier les salariés et les classes moyennes, ne prend plus pour argent comptant les explications du gouvernement et veut comprendre.


* De plus, on ne peut, comme le font le gouvernement français et l’administration, continuer à ignorer les signaux lancés par les associations concernant la situation des sans papiers, s’en tenir à la politique rigide de fermeture des frontières alors que dans le même temps quatre pays de l’Union Européenne (l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce) organisent, de leur côté, des opérations de régularisations des sans papiers.
 

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