2.2.     LES TROIS PHASES DU MOUVEMENT DES SANS PAPIERS 


A)    - DE ST-AMBROISE A ST-BERNARD : EXTENTION DU MOUVEMENT (MARS A JUIN)


Le lundi 18 mars 1996, trois cent personnes occupent l’église St Ambroise. Cette date marque le début de la galère pour ces hommes, ces femmes et ces enfants. Une longue et sinueuse marche qui va durer jusqu’à la fin juin et qui va transporter les sans papiers d’un refuge à l’autre, mais aussi d’une évacuation policière à l’autre jusqu’à l’occupation de l’église St-Bernard. Plus de trois mois de souffrance mais aussi de détermination qui ont permis aux sans papiers de trouver leurs marques : tout d’abord un lieu  permettant une stabilisation (Pajol), ensuite une stratégie de négociations (des figures emblématiques, des porte-parole, le Collège de Médiateurs...), enfin une extension du mouvement des sans papiers (Morlaix, St-Denis, Colombes, Versailles, Toulouse, Lille, Nantes...) qui nécessitera, au cours de la phase suivante, la mise en place des Coordinations Régionale et Nationale.

 

B)    - L’ETE DES SANS PAPIERS : CHRONIQUE D’UNE EXPULSION ANNONCEE (JUILLET-AOUT) :


Avec la publication du communiqué du 26 juin du ministère de l’intérieur opposant une fin de non-recevoir à la démarche du Collège des Médiateurs proposant la négociation, s’ouvre la seconde phase de la lutte des sans papiers. Elle va s’articuler autour de trois axes : occupation d’un lieu plus stratégique du point de vue de la médiatisation et de la symbolique (l’église St-Bernard); mise en place d’une stratégie de communication en direction de l’opinion; structuration des différents collectifs dans des Coordinations Régionales et Nationale.


Dès leur installation dans l’église St-Bernard, dans le 18è arrondissement de Paris, le 28 juin et après avoir reçu l’assurance de l’Archevêché de Paris qu’il ne serait pas fait appel à la force publique pour les évacuer, les sans papiers vont multiplier les initiatives avec un objectif clairement annoncé : obliger le gouvernement à rouvrir des négociations. Les facteurs qui ont contribué au développement de cette lutte sont :


- Le courage et la détermination des sans papiers depuis mars et tout particulièrement ceux de St-Ambroise/St-Bernard sont bien évidemment au centre de toute cette dynamique qui a fait non seulement boule de neige du fait de la multiplication des luttes mais qui a aussi sensibilisé l’opinion et suscité le mouvement de sympathie qu’a connu cette lutte.


- second facteur, la solidarité qui va rapidement s’étendre en premier lieu parmi les organisations de Chrétiens. Ce fait est à souligner après l’attitude très contestée de la hiérarchie catholique qui a autorisé l’intervention de la police à l’église St-Ambroise et tenté de mettre en avant une prétendue “ manipulation ” des Africains par les associations.  Les confédérations syndicales - notamment la CGT (visite L. Viannet), mais aussi avec la déclaration commune CGT, CFDT, FEN, FSU - vont à leur tour accentuer leur soutien aux sans papiers en particulier vers la mi-août au moment où la tension était à son comble dans l’attente d’une intervention policière imminente. Les politiques vont aussi s’y mettre. Au PS, L. Jospin reçoit une délégation de sans papiers, M. Rocard exprime son soutien dans l’Express, D. Voynet participe au jeûne de solidarité, R. Hue du PC rend visite aux sans papiers. Enfin tous les partis de gauche vont, collectivement s’adresser solennellement au Président de la République.


- L’attitude du Gouvernement après l’évacuation des sans papiers de l’église St-Ambroise puis du gymnase Japy a également été pour beaucoup dans le maintien de la mobilisation. Raflés et emmenés à Vincennes, les femmes et les enfants furent littéralement jetés dans la rue, la police ne retenant que les hommes et surtout les célibataires. Cette attitude a scandalisée l’opinion et certains milieux de la droite modérée. Témoin, la tonalité des articles dans une presse traditionnellement peu favorable aux immigrés (Figaro). Certains même commencèrent à se poser des questions sur l’intransigeance du gouvernement. 
- Le camouflet des juges au gouvernement qui ont libéré la plupart des sans papiers interpellés pour procédure illégale. Les péripéties des passages devant les tribunaux (Tribunal Administratif, ...) et les jugements prononcés témoignent - en général - du cafouillage au sein du gouvernement.


- les média et tout particulièrement la télévision vont couvrir l’événement de manière tout à fait inhabituelle et joueront un rôle extrêmement important dans la mobilisation de l’opinion publique. 


La pression des luttes, l’extension du mouvement, l’intervention des médiateurs, des syndicats, n’ont cependant pas permis d’atteindre l’objectif fixé : l’ouverture de négociations. La position de fermeture adoptée par le gouvernement s’est finalement concrétisée par l’intervention brutale de la police contre les réfugiés de St-Bernard le 23 Août à 7h30 du  matin.

 

C)    - LA RECHERCHE D’UN SECOND SOUFFLE (APRES L’EXPULSION DE ST-BERNARD)


Face aux réactions de l’opinion publique, face à l’extension du mouvement et à la création de nouveaux collectifs de sans papiers durant les deux phases précédentes, le gouvernement va donc adopter alternativement la politique de la carotte et du bâton : faire croire qu’il est disposé à discuter des dossiers en faisant traîner les choses et intervenir brutalement par la répression policière, les rafles, les charters, les rétentions. L’objectif visé est l’essoufflement du mouvement des sans papiers et des soutiens qui ont passé un temps interminable à défendre chaque cas devant les tribunaux, les centres de rétention. Le gouvernement mise à l’évidence sur la fatigue et le pourrissement de la situation.


De fait, après l’expulsion de l’église St-Bernard, le gouvernement va reprendre l’initiative : Avec la reprise en main des députés de la majorité, le soutien de J. Chirac à la politique du ministre de l’intérieur et enfin la mise en route de la nouvelle loi Debré.


Les collectifs de sans papiers tentent de relancer la dynamique par le renforcement de la Coordination Nationale afin de créer une instance représentative qui va tenter de s’adresser directement aux Pouvoirs Publics et multiplier les contacts au niveau des instances européennes : initiatives des “ caravanes des sans papiers ” à travers la France, importantes et exceptionnelles manifestations de rue après l’évacuation de l’église St-Bernard en Août, septembre et octobre, création du 3ème collectif qui a multiplié ses propres initiatives, etc.


Pour autant les effets de la répression sur le mouvement se font sentir aussi bien au niveau des possibilités et capacités d’extension des luttes et des collectifs qu’au niveau du soutien qui a tendance à s’effriter.


Certains collectifs prennent conscience du reflux relatif du mouvement :  “ Il serait cependant vain de nier que le mouvement des sans papiers se trouve à un moment délicat car il n’est pas facile de maintenir une lutte de cette envergure durant des mois ” (voir déclaration du CEFY en annexe).


De même, le Collège des Médiateurs qui s’est pratiquement heurté à une fin de non recevoir de la part du gouvernement n’a pas caché son amertume devant l’échec de sa tâche de médiation. Et les débats qui ont eu lieu lors des “ Assises ” le 18 novembre 96 renvoient “ à plus tard ” la mise en place d’une “ nouvelle politique des migrations ”.

Aujourd’hui, c’est bien la question de la recherche d’une nouvelle impulsion pour le mouvement des sans papiers qui est posée à tous les collectifs et surtout à la Coordination Nationale qui lors de sa réunion du 12 décembre 96 fait le constat “  que les préfectures laissent pourrir et régularisent au compte-gouttes, sans critères énoncés et au cas par cas... ”. D’autant que depuis le mois d’août et en réponse à cette  politique de fermeture, se posent, au sein de nombreux collectifs la question de l’ouverture à d’autres catégories de sans papiers, au delà du seul droit de vivre en famille ( comme à Lille, Toulouse, Nantes, St-Denis, le 3è Collectif..).


On peut d’ores et déjà tirer quelques conclusions provisoires :
* La question des sans papiers est une question éminemment politique qui requiert, par conséquent, une réponse politique au plus haut niveau.
- Du côté du gouvernement la réponse a été le projet de loi Debré, c’est-à-dire la surenchère repressive.
- D’aucuns peuvent aussi être tentés d’attendre un changement de majorité en 1998 pour espérer une autre réponse politique. Le travail de réflexion mené par les médiateurs lors des “ assises ” servirait de base à une nouvelle politique d’immigration. Cette hypothèse, formulée telle quelle, ne prend pas en compte  un facteur essentiel : s’il n’y a aucun mouvement social pour pousser à la base, elle a peu de chance d’aboutir


Dans ces conditions, le mouvement des sans papiers est confronté au choix suivant :
- Soit un repli  progressif, avec comme seule perspective des “ négociations ” Préfecture par Préfecture  et au cas par cas.
- Soit espérer une nouvelle dynamique avec une extension encore plus importante des mouvements de sans papiers en même temps qu’une initiative politique de la Coordination Nationale qui déplacerait le débat sur un autre terrain que celui du gouvernement. A défaut de quoi, on risque de voir se développer des actions dures et désespérées

Les mobilisations de sans papiers en 1996

 

début de                       Grève de          Nombre                                   Fin de
la lutte             Ville        la faim           grévistes       Nat      Lieu           la grève

18 mars          Paris        2 mai                  55            Afr       Pajol         21 mai

                                       5 juillet              10              ‘’    St-Bernard    23 août

5 avril        Morlaix        ---

15 avril        Versailles    15 avril                8              div     St-Louis       27 avril

4 mai        Colombes         dec                   4              div            23 jour    

6 mai        St-Denis         19 juin                15             div         St-Denys    

9 mai        Toulouse          9 mai                 6                ‘’        Sacré coeur    27 mai

14 mai        Lyon               11 juin               12              Alg       local Jalb       24 juin

20 mai        Besançon

23 mai        Longjumeau    23 mai          couple        zaïrois       stade        3 juin

31 mai        Nantes
7 juin          Lille                   7 juin                7                            MNE            23 juin

                                             10 oct              30

11 juin        Creteil        

18 juin        Paris                  1er juillet            8              div    St-Hippolyte    19 juillet

10 juillet    Nîmes

12 juillet    Valence

14 juillet    Tours                   14 juillet             4             Zaïrois       St-Paul        27 juillet

17 août        Paris 3è Coll.

11 déc        Val d’Oise

 
Le tableau ci dessus présente les diverses grèves de la faim de 1996 dans leur contexte à la fois local (la mobilisation peut commencer avant le déclenchement de la grève) et national, et qui permet d’avoir ainsi une vue d’ensemble.
 

 

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